L’IA : un choix incontournable ?

03 avr. 2026
Un dirigeant versé dans l’IA doit garantir des conditions favorables à la collaboration entre les humains et l’IA

ANALYSE DÉTAILLÉE
David de Cremer

L’intelligence artificielle apparaît aujourd’hui comme un choix stratégique qui pourrait devenir incontournable pour accompagner la croissance des entreprises. Cela s’explique par trois raisons. Premièrement, l’IA s’avère être un excellent outil face à un monde instable, incertain, complexe et ambigu, caractérisé par la nécessité d’obtenir des informations et de prendre des décisions à partir de grands volumes de données.

Deuxièmement, l’IA contribue à renforcer l’esprit d’innovation des organisations, et donc leur compétitivité. En effet, elle permet aux employés de travailler plus rapidement et de disposer de davantage d’informations, les rendant ainsi plus productifs. En retour, cet accroissement de la productivité libère du temps et de l’espace pour la créativité, l’expérimentation de nouvelles idées et la stimulation de l’innovation. Un déploiement réussi de l’IA peut générer des retombées économiques sans précédent – elle devrait selon les estimations rapporter environ 1 600 milliards de dollars à l’économie mondiale.

Un déploiement réussi de l’IA peut générer des retombées économiques sans précédent

Enfin, les entreprises peuvent désormais investir dans l’IA plus facilement. De fait, les techniques d’apprentissage automatique et de deep learning sous-jacentes aux systèmes d’IA sont généralement en code source libre, tandis que les services cloud de stockage et de traitement des données sont de plus en plus répandus et abordables. Il n’y a donc plus aucune raison de passer à côté de cette opportunité de s’approprier une part d’un marché estimé à 16 000 milliards de dollars.

Une distinction capitale

Néanmoins, l’IA reste une technologie dépourvue de véritable intelligence, dans la mesure où elle ne possède pas les capacités intellectuelles propres à l’être humain. Nous traversons actuellement une période marquée par des attentes excessives vis-à-vis de l’IA, en décalage avec la réalité, car le grand public ne comprend pas cette distinction capitale. Un enthousiasme démesuré s’est installé, à tel point que les capacités de l’IA ont été surestimées. Beaucoup pensent en effet qu’elle égale déjà l’être humain et que ce n’est qu’une question de temps avant qu’elle ne reproduise parfaitement son cerveau. Pour eux, il deviendra possible de remplacer des employés coûteux et parfois inefficaces par une IA plus économique, capable d’apprendre seule.

Nous traversons une période marquée par des attentes excessives vis-à-vis de l’IA, en décalage avec la réalité

Ces idées pourraient toutefois s’avérer dangereuses. Selon les neuroscientifiques, notre compréhension du cerveau humain – qui compte environ 86 000 neurones interconnectés –, est dans le meilleur des cas incomplète et provisoire. Une connaissance aussi limitée du cerveau ne nous permet pas d’affirmer avec certitude que nous ayons réussi à égaler l’intelligence humaine avec l’IA. Nous avons peut-être développé une intelligence informatique complémentaire, mais pas substitutive. Nous devrions arrêter de comparer aussi explicitement l’humain à la machine, car cela revient à comparer une pomme à une poire.

Certains pensent que tel est l’objectif ultime : faire en sorte que l’intelligence artificielle s’apparente de plus en plus au cerveau humain. En tant que dirigeant, vous avez ainsi une décision à prendre. Quelle approche adopteriez-vous avant d’intégrer l’IA dans votre entreprise ?

  • Approche 1 : L’IA offre un moyen de plus en plus économique de remplacer certaines tâches humaines afin d’atteindre des niveaux inédits de productivité et d’efficacité.
  • Approche 2 : L’IA est un outil puissant pour renforcer mais pas pour remplacer l’intelligence humaine, stimulant l’innovation et la créativité des employés.

Choisir la première approche signifie accepter que les organisations se servent principalement de l’IA pour optimiser le traitement des données et, à terme, lui déléguer la prise de décision et l’analyse jusqu’alors effectuées par les humains. Si certains trouvent cette option intéressante, il est toutefois ironique de noter que les dirigeants qui partagent cette vision finiront par céder leur leadership à l’IA.

En revanche, si l’on choisit la seconde approche et que l’on reconnaît les capacités limitées de l’IA à accomplir les tâches généralement confiées aux employés humains, investir dans les personnes deviendra alors une priorité. Les dirigeants devront quant à eux prendre l’initiative concernant le projet d’adoption de l’IA, afin de compléter la stratégie centrale.

Le leadership humain est plus important aujourd’hui qu’avant l’émergence de l’IA

Le raisonnement mécanique

À l’heure actuelle, la plupart des projets d’IA suivent la première approche, c’est-à-dire que les entreprises privilégient les profits financiers et visent à optimiser l’efficacité et la performance globale, préférant le raisonnement de la machine, à celui de l’humain. J’appelle ce phénomène les « transformations technologiques alimentées par la technologie ». Soyez certains qu’elles sont une réalité, car certains considèrent que la puissance de calcul de l’IA est supérieure à la compréhension humaine et lui confient le contrôle.

Certains considèrent que la puissance de calcul de l’IA est supérieure à la compréhension humaine et lui confient le contrôle

En 2022, le « Parti synthétique » a été créé au Danemark. Son leader : un chatbot nommé Lars. En Chine, l’entreprise NetDragon Websoft, qui opère dans le métavers en développant des jeux vidéo multijoueur en ligne, a récemment élu comme PDG une robot nommée Tang Yu.

Les exemples ci-dessus illustrent une conviction émergente dans le monde des affaires : les dirigeants doivent désormais être capables d’interpréter rapidement et précisément les données. J’ai pu le constater aussi bien lors de mes missions auprès d’entreprises engagées dans des projets d’adoption de l’IA que dans mes cours. Lors de mes formations avancées en leadership pour cadres, on me pose souvent la question suivante : « Professeur, à quoi bon continuer à développer des compétences interpersonnelles dans ce contexte dominé par le numérique ? Ne serait-il pas plus judicieux d’apprendre à coder et de réfléchir davantage comme un expert en IA ? » Ce genre de questions montre que les formations actuelles pour les cadres devraient être axées sur le développement de compétences adaptées au fonctionnement de l’IA.

Le leadership humain

Dans un contexte dominé par le numérique, le leadership humain prend plus d’importance aujourd’hui qu’avant l’émergence de l’IA. Le dirigeant maîtrisant l’IA est celui qui adopte l’approche numéro 2 (la technologie comme alliée des humains) et qui mène à bien la transformation au sein de son organisation.

Pour relever ce nouveau défi, les dirigeants devront prendre le temps de réfléchir, dissiper leurs doutes et avoir confiance en leurs capacités. L’IA gagnant de plus en plus de terrain dans les activités des organisations, nous avons plus que jamais besoin de chefs d’entreprise possédant une vision et des compétences interpersonnelles, motivationnelles et commerciales. À cet égard, il ne faut pas considérer le leadership traditionnel comme une entrave à l’implantation de l’IA, mais plutôt comme une condition indispensable à sa réussite.

Le leadership humain prend plus d’importance aujourd’hui qu’avant l’émergence de l’IA

Le secret d’un dirigeant maîtrisant l’IA réside dans la création d’un environnement propice à une collaboration réussie entre les humains et l’IA, tout en adoptant une approche axée sur les personnes. Autrement dit, l’humain doit occuper la première place, suivi de l’IA.

The AI-Savvy Leader, David de Cremer

Extrait adapté de The AI-savvy leader: Nine ways to take back control and make AI work. Copyright 2024 Harvard Business School Publishing Corporation. Tous droits réservés. Réimprimé avec l’autorisation de Harvard Business Review Press.

À PROPOS DE L'AUTEUR

David de Cremer, auteur de The AI-Savvy Leader DAVID DE CREMER
Doyen titulaire de la chaire Dunton Family à la D’Amore-McKim School of Business de l’Université Northeastern, aux États-Unis, où il enseigne le management et la technologie. Avant d’occuper ce poste, il était professeur à la NUS Business School, établissement au sein duquel il a fondé et dirigé le Centre on AI Technology for Humankind (AiTH) à Singapour. En parallèle, il est membre du comité consultatif du cabinet de conseil EY chargé des projets mondiaux en matière d’IA.


Références